Lettre à mon corps

Cher corps, je vais te demander un effort. J’ai en effet le sentiment qu’il y a un malentendu entre nous, et il me semble urgent d’y remédier.

Je voudrais toutefois, en premier lieu, te rappeler que je te suis vraiment reconnaissante du bon travail que tu fais. Globalement tout fonctionne – oh il y a bien les yeux qui voient un chouia flou, cette dent qui manque, les articulations qui craquent et quelques autres délicieusetés- mais après 37 ans de vie commune, je sais que je peux compter sur toi.

Qu’il s’agisse de galoper entre les écoles, de porter des bébés, de mouliner des soupes ou de taper sur ce clavier, toi et moi, on fait le job. Même, même, si on s’en donnait un peu la peine, je suis sure qu’on arriverait à courir 10 minutes d’affilée. Après, c’est pas notre faute si on préfère se mettre la tête en bas sur un tapis que d’arpenter le bitume en petites foulées. Ouais, courir c’est naze, je suis bien d’accord avec toi. Garde ça en tête.

Par ailleurs, nous avons accompli de grandes choses ensemble. Je veux dire, nous avons fait pousser trois êtres humains avec tous leurs orteils, leurs doigts et leurs organes. C’est pas rien, ça. OK, la petite dernière a un mode d’emploi différent des autres, mais rien ne dit que ça vient de la chaine de montage ! Nous avons allaité ces trois marmots durant des mois, sans pour autant avoir les seins jusqu’à la taille. Au niveau vergetures on ne s’en sort pas trop mal, et finalement les cheveux ont arrêté de tomber, nous ne serons donc pas chauve tout de suite, ce qui est une fichtre de bonne nouvelle.

Donc tu vois, je suis contente de toi. Je sais que parfois je te regarde de travers, mais ne t’y trompe pas, au fond, je te kiffe parce que tu me permets de faire ce qui compte vraiment : bisouiller mes gosses, lire des bouquins, câliner mon chéri, enchainer les asanas, chanter ou manger des glaces devant Gilmore girls.

Mais c’est justement sur ce dernier point que je voudrais te parler. Pas Gilmore girls, non. Les glaces. Et puis le chocolat, la brioche, les frittes, les crêpes, les gâteaux, le fromage, tout ça.

Je pense sincèrement qu’il y a un malentendu, et j’ai bon espoir qu’en mettant les choses à plat on arrive à régler le problème.

Tu vois, je sais ce que je peux manger. Je sais comment maintenir mon poids, et comme tu as pu le remarquer, j’y arrive plutôt bien. En-dehors des grossesses, je veux dire. Alors là je ne vais pas t’accuser : si je me suis empiffrée à chaque couvage, c’est surement la faute aux hormones, ou au locataire du dernier étage (tu sais, celui qui est sensé commander à tout le reste) qui a dû trouver que « manger pour deux » était judicieux. Bref on  ne va pas revenir là-dessus, disons que nous, pour faire naître un bébé, on prend 20 kilos et puis c’est tout.

Mais après, après… avoue que tu déconnes. Allez, explique-moi une fois pour toute comment ça se fait. Pourquoi en diminuant par deux ou trois ce que je mange quotidiennement, je ne fonds pas comme un sundae au soleil. Dis-moi, allez !

Moi je sais : tu as mal compris. Tu as cru, et c’est sans doute ma faute pour ne pas t’avoir mieux expliqué, qu’on était en situation de péril. Je reconnais, la disparition brutale du sucre, ça fait un choc. Et tout hypoglycémié que tu étais, tu t’es dit qu’on était perdus dans un environnement hostile et que notre survie était en jeu. Oui oui je sais, c’est comme ça que l’espèce humaine a survécu, en stockant les calories quand il y en avait, en prévision des jours de disette. Alors de deux choses l’une : soit on a eu des ancêtres vraiment crève-la-dalle, soit tu fais du zèle. Et laisse-moi te dire une chose : les ancêtres, chez nous, ils sont en partie normands. Normands. Tu vois le truc ? Tu te rappelles les mottes de beurre à Domfront, avec les galettes ?  (Marie-Odile, si tu me lis ;-)).

J’ai été élevée au beurre et à la crème, gars. Et ensuite je suis passée à l’huile d’olive. Il y a bien eu ce passage en Inde où j’ai légèrement failli décéder, mais même là il y avait du ghee sur mes chapatis. Regarde-bien en arrière, et reconnais-le : on n’a jamais manqué de rien.

Alors je crois que tu fais du zèle. Sinon comment expliquer que la balance ne bouge pas, alors qu’on avale spartiatement deux tranches de jambon et beaucoup de salade ?

En vérité je te le dis : tout va bien. Nous ne sommes pas perdus en Amazonie, la faim ne nous tuera pas. Le premier Mc Do est à 5 minutes à pieds, je te jure – sur la tête de ma première galette à la frangipane- qu’on ne va pas trépasser.

Alors sois sympa, arrête le mode survie. Fais comme Elsa dans la Reine des neiges : let it goooooo. Je veux bien sniffer quotidiennement du Nutella si ça peut t’aider à te rappeler que la famine ne menace pas. Je veux bien m’enduire d’huile de coco si ça peut aider. Mais crénom de nom, laisse partir les réserves ! Surtout au niveau du ventre et des hanches, si je peux me permettre. On n’en a pas besoin, on ne fera plus de bébé, c’est promis, juré, craché. Non, on ne sait pas cracher, mais tu vois l’esprit du truc.

Ferme les yeux quelques semaines, lâche la bride au métabolisme, et je promets qu’après tout rentrera dans l’ordre. Et nous on rentrera enfin dans nos fringues. Steuplé.

Bon, je ne voulais pas en arriver là, mais je dois quand même te prévenir : si tu ne m’aides pas, si tu continues à faire de la résistance, il va falloir y arriver. Au sport. Oui oui, le sport. Pas le yoga qui nous fait plaisir. Le sport genre courir. Dehors. Alors qu’il gèle.

Pense bien à ça, visualise les poumons en feu et le nez qui coule et les chaussures moches.

Voilà.

Maintenant que tout est au clair je ne doute pas que nous arrivions, ensemble, à perdre les quelques kilos qui restent. Je te remercie par avance de toute l’aide que tu voudras bien m’apporter.

Bien à toi,

Amélie

PS : ce midi c’est courgettes, pense très fort aux baskets.

callipyge

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