Les semaines floues

Le quotidien me semble toujours un peu irréel, quand la Mini est à l’hôpital. Comme si je n’étais pas vraiment là, comme si les choses étaient… floues.

Peut-être parce que ces hospitalisations bousculent nos petits rituels. Je suis tellement habituée à l’avoir près de moi en permanence, ma doucette. Dix fois depuis ce midi, j’ai eu peur que les garçons ne réveillent leur soeur à force de cris et de rires. Je la cherche, du coin de l’oeil. Je sursaute en voyant l’heure : j’ai oublié de lui donner ses médicaments ! Alors qu’elle est à Bicètre avec son papa.

Le temps s’étire, je tourne en rond, je ne sais pas quoi faire de moi.

Pourtant j’apprécie ces moments différents avec les garçons. Je savoure une chose en particulier : je peux marcher dans la rue en les tenant par la main. C’est tellement agréable, de se promener en serrant une petite main chaude. Ça m’avait drôlement manqué, à moi qui suis toujours collée à la poussette. Nous pourrions aller jouer au parc sans nous soucier de l’heure ou du vent. Courir, monter des escaliers, jouer à cache-cache derrière les arbres. Ce soir il n’y aura pas de massage, de branchements ou de veilleuse à remettre en route, probablement pas de réveil intempestif, pas de couche à changer au milieu de la nuit. C’est un peu la liberté. Mais cette liberté se dilue dans un sentiment d’étrangeté. Ma fille me manque.

Quant aux jours où je suis à l’hôpital avec elle, ils ont ce même caractère flottant et vaporeux. Les heures s’allongent entre nos quatre murs, elles sont beiges, grises, jaunes et bleues, elles sentent le savon antiseptique et le thé, elles flottent entre les lignes de mes livres et s’égrènent de films en séries. Qu’elles sont longues, les journées à l’hôpital. Mais jamais autant qu’au moment où je raccroche de l’appel facetime du soir, quand les voix des enfants et du chéri disparaissent et nous laissent seules, la Mini et moi, pour une interminable soirée et une nuit pointillée de prises de constantes. Mes hommes me manquent.

Je crois que ce qui rend ces semaines d’hospitalisation si étranges, c’est l’attente. Durant ces jours, j’attends. Je ne fais que ça, attendre. La visite de la kiné, le passage de la neurologue, la sortie des classes, le taxi, l’entrée au bloc, l’heure de manger, la salle de réveil, des nouvelles de la maison, des nouvelles d’elle… Qu’on se retrouve enfin tous les cinq à la maison. J’attends tellement que j’oublie de vivre, je suis suspendue, incapable d’entamer quoi que ce soit, disponible et absente à la fois.

Chaque activité n’est qu’une distraction, une tentative de m’ancrer dans le présent, de construire quelque chose de réel sur ce qui me semble tellement nébuleux. Je mange sans faim, je traine sans fin, je regarde le ciel, notre terrasse, la tour Eiffel qui scintille, les garçons qui se chamaillent, ma douce qui fronce le nez. Je flotte. Je ne suis bonne à rien, rien qu’attendre.

Derrière tout ça, il y a probablement la peur. Une angoisse diffuse qui m’anesthésie un peu : l’anormalité de la situation s’additionne aux craintes opératoires. Et si tout ne rentrait pas dans l’ordre ? Mais il n’y a pourtant pas grand chose à faire. Rien qu’attendre.

Alors j’attends, dans le flou.

Retour au réel prévu vendredi.

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